LAPICQUE
Approcher le détail de Charles Lapicque, c'est se soumettre à la surprise,
tant l'oeuvre, échelonnée sur trois-quarts de siècle ou presque, semble un
défi répété aux règles et aux certitudes artistiques. Force est de
reconnaître d'emblée l'originalité du peintre. Le hiératisme de ses formes
côtoie la souplesse du trait ; la spontanéité du tracé s'unit à une
composition étudiée. Chacun retrouve à sa guise le jeu incessant du réel
et de l'imaginaire, un basculement permanent entre réalisme et
abstraction, car la transposition répond à une déconcertante liberté de
main, sous-tendue, sans qu'on la perçoive, par une réelle rigueur de
pensée. Son réalisme frôle à coup sûr l'abstrait, l'imagination guide le
choix arbitraire de la couleur. Comme il en a longuement étudié le pouvoir
émotionnel, on entre dans la féérie d'un kaléidoscope, animé par un
virtuose. Il nous propose une interprétation personnelle du monde, un
parcours exceptionnel guidé par la liberté, comme seul impératif. Quelque
soit le sujet choisi, la priorité se porte vers le dessin, chose des plus
rares aujourd'hui. De surcroît, plus que tout autre aspect de la nature,
la mer le fascine par son incessante mobilité. Une fois l'accent porté sur
le rythme, saisi en lignes gestuelles, la couleur joue de ses sonorités
audacieuses. Dès lors, le tableau achevé exalte le dynamisme du trait et
le lyrisme des tons juxtaposés. On se sent éloigné d'un réalisme de
convention. Pourtant, la nature est toujours là, terrestre ou marine,
minérale ou vivante. Capable de réinterpréter les mythes, qu'il s'agisse
de la mer ou du sport, Charles Lapicque agit en philosophe de l'art. La
singularité profonde de son dessin, de sa peinture, en font un défi au
temps et plus encore une source d'inspiration. En cela, il apparaît à
tous, ceux qui l'aiment ou qui le détestent, comme un novateur, un
initiateur, bref comme un maître précieux de la peinture moderne. René LE
BIHAN, Editions Le Télégramme